Proprioception et émotions, quels liens ?

Il y a déjà plusieurs années, je vous avais fait part de ma surprise après avoir découvert dans une étude que la proprioception pouvait être impliquée dans nos émotions. Depuis, d’autres travaux ont exploré ce lien étroit et surprenant entre proprioception et émotions. J’en ai fait un chapitre pour l’article de Wikipédia consacré à la proprioception, et je trouve intéressant de le reproduire ici, sur le site de Sensoridys :

I – Les émotions impactent la proprioception

La recherche a montré que la proprioception musculaire peut varier en fonction de nos émotions. Des chercheurs ont découvert que les récepteurs musculaires sont plus excitables en présence d’émotions positives ou négatives, comme la joie ou la tristesse. Le rôle de ces récepteurs est d’informer sur le mouvement en cours, mais ils ont aussi pour rôle de l’assister. Souvent, une émotion déclenche une action et l’augmentation de la sensibilité musculaire va faciliter la réalisation des mouvements qui sont générés par les émotions.

II – La proprioception impacte les émotions

Plusieurs études ont aussi montré que les émotions peuvent aussi être impactées par la qualité de la proprioception. Des chercheurs se sont intéressés à l’impact de l’injection de toxine botulique dans le front de personnes dépressives. En paralysant temporairement et réversiblement le muscle corrugateur (région comprise entre les sourcils), ils ont constaté qu’ils amélioraient l’état de leurs patients. Pour eux, cet effet repose sur le fait que la paralysie des muscles de la zone frontale, qui expriment avant tout des émotions négatives telles que la tristesse en cas de dépression, entraîne une interruption de l’acheminement des informations proprioceptives générées par ces émotions sur le visage, vers le cerveau. Le Botox, en interrompant la transmission de ces messages, empêcherait ainsi l’entretien de l’humeur dépressive. Ces chercheurs ont introduit le concept de « Proprioception Emotionnelle ». Cette piste est explorée pour traiter certaines formes de dépression, mais aussi dans d’autres troubles mentaux caractérisés par un excès d’émotions négatives, comme les syndromes de stress post-traumatiques, ou le le trouble de la personnalité limite.

Dans une autre étude, le Botox injecté dans le front des participantes a affecté la manière dont elles interprétaient les émotions des visages qui leur étaient présentés sur des photos. L’ IRM a montré que l’activité cérébrale de ces femmes était altérée dans certaines zones du cerveau impliquées dans la perception des émotions, notamment l’amygdale. Ces résultats concordent avec l’hypothèse du feedback facial, selon laquelle les gens reflètent instinctivement les expressions faciales dans le but d’identifier et d’éprouver l’émotion exprimée devant eux. Les chercheurs notent que la paralysie temporaire des muscles faciaux causée par le Botox entrave la capacité d’une personne à refléter les émotions exprimées devant elle, modifiant ainsi l’activité de son cerveau lorsqu’elle tente d’interpréter les émotions. Lors d’une autre expérimentation, l’injection de Botox a modifié la manière dont les participants percevaient les émotions en lisant un texte. Si l’injection ciblait le muscle corrugateur du front, la compréhension des émotions négatives était altérée ; si l’injection était réalisée autour de la bouche, ce sont les émotions positives qui étaient moins bien perçues.

Notre visage reflète nos émotions, mais nos expressions faciales peuvent aussi influer sur nos émotions, car le cerveau est toujours à la recherche de ce qui est appelé la congruence corps-esprit. Si l’émotion que nous exprimons avec notre visage ne correspond pas à notre état d’esprit réel (par exemple si nous affichons un visage détendu alors que nous sommes stressés), le cerveau commence à générer ce qui est appelé une migration d’humeur pour adapter l’humeur à l’information proprioceptive des muscles du visage. Le même phénomène se produit avec certaines postures corporelles que le cerveau associe à un état émotionnel : si le corps adopte une posture caractéristique de la tristesse, comme une posture voûtée, le cerveau commence à activer les mécanismes neuronaux caractéristiques de la tristesse. Nous pouvons avoir une influence sur nos émotions en prêtant plus attention à notre corps.

III – Troubles du neurodéveloppement, proprioception et émotions

En 2024, une étude visant à explorer la relation entre la proprioception et les performances émotionnelles et sociales chez des enfants atteints de troubles du spectre autistique, de paralysie cérébrale, ou au développement typique, a montré une corrélation significative entre les déficits proprioceptifs et les difficultés émotionnelles dans ces échantillons pédiatriques, avec des schémas de déficience proprioceptive différents selon le trouble neurologique sous-jacent. Les enfants atteints de paralysie cérébrale présentaient des déficits importants dans la connaissance proprioceptive et émotionnelle, alors que les enfants atteints de TSA présentaient principalement des difficultés de réactivité sociale. Des déficits proprioceptifs ont déjà été signalés par des études antérieures dans différentes conditions de développement neurologique, telles que les enfants atteints de trouble développemental de la coordination (dyspraxie), de dystonie, de dyslexie, de paralysie cérébrale et de troubles du spectre autistique.  Les résultats de cette nouvelle étude suggèrent un impact différent des déficits proprioceptifs sur les performances émotionnelles et sociales dans les troubles neurodéveloppementaux. Ils soutiennent également fortement la recommandation d’évaluer les déficits proprioceptifs dans le cadre de la caractérisation clinique des troubles émotionnels chez les enfants, et désignent la proprioception comme une cible thérapeutique potentielle pour équilibrer la régulation des émotions chez les enfants atteints de troubles neurodéveloppementaux.

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