Dyslexie : Le secret est dans les yeux (?)

Récemment, des chercheurs cognitivistes* français, qui travaillent dans le domaine de la dyslexie et dominent la communication médiatique sur le sujet en France, nous ont réaffirmé que la(les) dyslexie(s), dans leur immense majorité, provient(nent) du cerveau. Selon Stanislas Dehaene, entendu sur France Inter cet été, la lecture est une activité complexe qui repose sur de multiples régions cérébrales, avec une série d’opérations successives qui, toutes, peuvent mal fonctionner, avoir des « bugs » et donc, entraîner des formes très différentes de dyslexies. Pour lui, « la dyslexie n’est pas une question de lunettes », soit elle a une origine phonologique, soit le cerveau des enfants dyslexiques « intervertit l’ordre des lettres » (dyslexie causée par une transposition des lettres), ou encore il « se mélange les pinceaux » (dyslexie attentionnelle).

On peut néanmoins remarquer que Stanislas Dehaene, dans un de ces podcasts, a quand même évoqué le rôle des muscles s’agissant de la parole et de la lecture :

Pour parler, votre cerveau contrôle plusieurs dizaines de muscles du larynx, de la langue, de la mâchoire, à la vitesse extraordinaire d’une vingtaine de phonèmes par seconde. Et c’est pareil quand vous lisez : un bon lecteur lit environ 200 mots par minute, et pour cela, il bouge les yeux deux ou trois fois par seconde. À chaque étape, la rétine recueille une dizaine de lettres et le cortex les identifie à toute vitesse avant de passer au mot suivant.

Malheureusement, il n’a pas précisé que ces prouesses musculaires sont rendues possibles grâce aux retours (feedback) de nos sens, et notamment de notre proprioception. Sans ces retours d’informations sensorielles, notre cerveau ne pourrait pas assurer une motricité efficace (dont oculaire).

En mars 2024, un autre chercheur cognitiviste a, quant à lui, fustigé dans l’ Express « L’éternel (et vain) retour des corrections visuelles pour la dyslexie», regrettant que « malgré toutes les connaissances accumulées depuis cinquante ans, les théories visuelles n’en finissent pas de revenir », car selon lui, « on sait que la dyslexie est dans la plupart des cas un trouble de nature langagière plutôt que visuelle« . ( A noter que pour supporter aujourd’hui cette affirmation, et écarter la théorie sensorimotrice, son article dans l’Express s’appuie sur un lien pointant vers une de ses propres analyses datant de 2002… soit il y a 22 ans ! Cela me laisse rêveuse quant à l’actualisation des connaissances sur le sujet …)

Pour montrer que les certitudes des chercheurs cognitivistes français ne sont pas unanimement partagées dans le monde de la dyslexie, dont l’origine reste encore le sujet de vives controverses, j’ai partagé il y a peu une méta-analyse datant de 2024, publiée dans une revue internationale, montrant que les enfants et les adolescents atteints de dyslexie présentent des déficits au niveau des habiletés/capacités motrices (dont la motricité visuelle), quand on les compare aux groupes contrôles correspondant à leur âge (NdA : cette étude s’inscrit dans le courant de la cognition incarnée** et des théories sensorimotrices de la dyslexie).

J’ai aussi découvert récemment une étude publiée en 2021 par une équipe canadienne, dans  la revue Scientific Reports du groupe Nature, qui s’est intéressée aux mouvements oculaires des adultes dyslexiques. Grâce à une technologie permettant de suivre et d’enregistrer les mouvements oculaires, cette équipe de recherche de l’Université Concordia en est arrivée à la conclusion que les dyslexiques adultes traitent l’information visuelle complètement différemment et bien plus difficilement que le lecteur moyen, arrivant à une conclusion un peu différente que celles de nos chercheurs médiatiques français, car pour ces chercheurs canadiens la vitesse de lecture « semble directement découler des mouvements oculaires« . Selon eux, leurs résultats suggèrent qu’un mélange de processus cognitifs, linguistiques et oculomoteurs aberrants est présent chez les adultes dyslexiques. (NdA : à noter que derrière la motricité oculaire, il y a des muscles, et donc la proprioception des muscles oculomoteurs !).

Je vais donc partager ici un extrait de leur article de vulgarisation, que je vous invite à découvrir sur le site de leur université : « Les mouvements oculaires des personnes dyslexiques révèlent des stratégies de lecture laborieuses et inefficaces, montre une étude de Concordia ». En effet, la Science ne se fait pas sur France Inter ou dans l’Express (ni sur le blog personnel d’un chercheur). Ce n’est pas parce que des chercheurs s’expriment dans les médias, qu’ils balayent l’intégralité des connaissances d’un domaine de recherche donné, surtout si celui reste l’objet de nombreuses controverses et qu’ils sont partie prenante d’un des différents courants de recherche en compétition.

Le secret est dans les yeux

Les chercheurs s’intéressant à la dyslexie utilisent plusieurs paramètres pour mesurer les mouvements oculaires, comme les fixations (durée des arrêts), les saccades (durée des bonds) et le nombre de bonds oculaire du lecteur. D’ordinaire, ils n’emploient qu’une phrase pour prendre toutes ces mesures. Or, M. Johnson et ses coauteurs ont choisi de faire lire des textes identiques normalisés de plusieurs phrases à 35 étudiants de premier cycle ayant un diagnostic de dyslexie et à 38 autres formant un groupe témoin.

L’équipe de recherche souhaitait ainsi répondre à une question fondamentale du domaine : les difficultés de lecture sont-elles causées par un problème cognitif ou neurologique ou par les mouvements oculaires permettant de saisir l’information?

« Nous avons observé des vitesses de lecture très variées, certains étudiants dyslexiques lisant jusqu’à trois fois moins vite que les lecteurs les plus rapides du groupe témoin », affirme Léon Franzen, auteur principal de l’article et ancien boursier postdoctoral Horizon au Centre d’études sensorielles de l’Université Concordia, maintenant à l’Université de Lübeck, en Allemagne.

« En utilisant différentes mesures pour dresser un portrait exhaustif de la situation, nous avons conclu que la différence de vitesse n’était pas liée au temps de traitement de l’information visuelle non linguistique. Elle semblait plutôt découler directement des mouvements oculaires. »

La thèse de ces chercheurs soutenant que la dyslexie est le résultat d’un mélange de processus cognitifs, linguistiques et oculomoteurs aberrants me semble nettement plus conforme aux connaissances actuelles, que celles défendues par nos cognitivistes français dans les médias !

Pour donner une suite à cette étude canadienne, je vais très bientôt vulgariser une étude du Dr Luc Virlet (MD et PhD student) qui vient tout juste d’être publiée dans « Research in Developmental Disabilities » : Proprioceptive intervention improves reading performance in developmental dyslexia: An eye-tracking study. Il y montre que la proprioception joue un rôle crucial dans l’apprentissage de la lecture. Pour la première fois, les mouvements oculaires ont été utilisés pour valider l’amélioration des capacités de lecture d’enfants atteints de dyslexie développementale. L’intervention proprioceptive a amélioré la fluidité de la lecture silencieuse et à haute voix (lecture plus fluide et plus rapide) et la stabilité de la fixation oculaire (moins de saccades et de fixations). Elle a amélioré à la fois les mouvements oculomoteurs et la procédure cognitive (c’est-à-dire l’accès lexical).


Lire l’article canadien original dans Scientific Reports :

Franzen, L., Stark, Z. & Johnson, A.P. Individuals with dyslexia use a different visual sampling strategy to read textSci Rep 11, 6449 (2021). https://doi.org/10.1038/s41598-021-84945-9


Cognitivisme versus cognition incarnée

* Le cognitivisme modélise la cognition en référence à la métaphore de l’ordinateur. La cognition dite « centrale » (mémoire, raisonnement, compréhension…) y est décrite comme un ensemble de manipulations de symboles abstraits et amodaux. Ces systèmes perceptifs et moteurs ne lui servant que de périphériques d’entrée et de sortie, ils sont donc peu importants pour en décrire le fonctionnement.

**La cognition incarnée prend sa source dans la théorie de l’évolution, et en particulier dans l’idée que nous descendons de créatures dont le système nerveux était dédié essentiellement aux traitements perceptifs et moteurs permettant d’interagir avec l’environnement immédiat. Cette idée a notamment deux conséquences (Wilson, 2002). Premièrement, la cognition n’est plus vue sous l’angle du traitement d’information, mais plutôt comme ayant pour visée de supporter l’action. En effet, la pression sélective favorisant les comportements les plus efficaces et adaptés à la survie, l’intérêt de développer un appareil cognitif aurait été avant tout de répondre à ces besoins. Deuxièmement, au lieu de s’être développée de manière centralisée et totalement distincte des modules sensoriels et moteurs, la cognition prendrait ses racines dans les systèmes sensorimoteurs, ces derniers devenant essentiels pour la décrire. La cognition ne serait donc plus abstraite et amodale, mais plutôt essentiellement sensorimotrice. Pour résumer, la cognition incarnée considère que l’esprit doit être compris dans le contexte de son corps (le « contexte sensorimoteur »), et de l’interaction de ce dernier avec l’environnement.

Source : DUTRIAUX Léo, GYSELINCK Valérie, « Cognition incarnée : un point de vue sur les représentations spatiales », L’Année psychologique, 2016/3 (Vol. 116), p. 419-465. DOI : 10.3917/anpsy.163.0419. URL : https://www.cairn.info/revue-l-annee-psychologique1-2016-3-page-419.htm

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