
Dans les TND, on nous parle souvent de troubles visuo-spatiaux dont souffriraient certains enfants porteurs de ces handicaps, provenant d’atteintes de la voie dorsale. Etrangement, personne n’évoque jamais le rôle de la proprioception dans la localisation spatiale visuelle, alors que les travaux sur le sujet sont bien documentés et ne datent pas d’aujourd’hui (années 1990 pour ceux des Prs Roll).

Jean-Pierre, Régine Roll, et d’autres chercheurs, ont beaucoup utilisé les illusions proprioceptives pour comprendre comment fonctionne la proprioception. Dans cet objectif, ils ont eu recours à des vibrateurs, dont la vibration à 70-80 hertz appliquée sur un muscle, en modifiant les informations des capteurs proprioceptifs, entraîne une illusion de mouvement. Tout se passe comme si le muscle vibré était étiré et que le muscle qui s’oppose à son action se contractait. C’est ce que ressent le sujet, mais ce n’est qu’une illusion. Les chercheurs ont ainsi observé qu’en faisant vibrer des muscles de l’œil (et même d’autres muscles du corps), ils provoquaient des illusions de déplacement d’une cible visuelle. Ainsi, la proprioception oculaire, mais aussi générale, est capable de modifier la localisation spatiale visuelle d’une cible dans l’espace.
Je suis toujours surprise de voir que ces connaissances pourtant acquises de longue date, restent à ce point ignorées et c’est pourquoi je vais me permettre de reproduire ici un extrait de l’article du Pr Roll « La Proprioception : un sens premier ? (Résonances Européennes du Rachis – Volume 14 – N° 42 – 2006 – Première publication : Intellectica, 2003, N° 36-37, pp 49-66).
« Des expériences récentes confirment en effet qu’au-delà de sa contribution à la connaissance de soi, la sensibilité des muscles participe à l’exploration de l’environnement grâce aux actions que nous réalisons. Les « actions perceptives », qui orientent et guident nos organes des sens vers leur stimulus, influencent profondément le traitement des messages sensoriels : ainsi, le système nerveux central traite-t-il conjointement les informations visuelles et les informations musculaires nécessairement associées à l’action de voir. Comment pourrions-nous localiser une cible visuelle dans l’espace sans que le système nerveux soit précisément informé du lieu où se trouve le corps et, notamment, l’œil ?
James Lackner, de l’Université de Brandeis, l’a démontré en plaçant dans l’obscurité, une lumière à l’extrémité du doigt immobile d’un sujet, puis en stimulant par vibration les muscles triceps ou biceps du bras correspondant : en même temps qu’il ressent un mouvement de son bras, le sujet a l’illusion que la lumière se déplace vers lui ou s’éloigne de lui.

En outre, la sensibilité musculaire peut influencer l’interprétation par le cerveau de ce que nous voyons dans l’espace extrapersonnel. Avec Régine Roll et Jean-Luc Velay, nous avons présenté une cible ponctuelle immobile sur un écran en face des yeux d’un sujet immobile. La vibration des muscles inférieurs des yeux, de la partie antérieure du cou ou même des chevilles (qui, lorsque le sujet a les yeux bandés, lui donne l’illusion d’un basculement vers l’arrière) donne au sujet l’illusion d’un déplacement de la cible vers le haut. Si, dans ces mêmes conditions, on demande au sujet de pointer la cible du doigt, il commet une erreur de localisation, dont la direction et l’amplitude varient avec les muscles vibrés et la fréquence de la vibration.
Enfin, quand les muscles oculaires externes des deux yeux sont vibrés simultanément, le sujet a l’impression que la cible se rapproche de lui: les messages évoqués simulent ceux qui sont normalement associés à la convergence des yeux lorsque nous suivons du regard un objet qui se rapproche de nous […].
La rétine est portée par un ensemble de segments corporels mobiles et emboîtés que sont successivement l’œil, la tête, le tronc et les jambes : les signaux proprioceptifs, issus de toute la chaîne des muscles mobilisant ces segments, « disent » à tout instant au cerveau quelle est l’attitude ou quels sont les mouvements du corps, et lui permettent le calcul de la position absolue de la rétine dans l’espace. L’ensemble des informations issues des muscles, depuis ceux des pieds qui ancrent le corps sur le sol jusqu’à ceux des yeux qui ouvrent le corps sur le monde (qu’avec R Roll, nous avons nommé « chaîne proprioceptive ») est indispensable à la connaissance, à chaque instant, de notre position dans l’espace. De ce point de vue, la proprioception musculaire assure aussi des fonctions extéroceptives en reliant fonctionnellement le corps à son espace d’action. »
On peut ajouter à cela les travaux plus récents de Danila Balslev sur la proprioception oculaire. En effet, selon elle, les informations rétiniennes sont insuffisantes pour une perception précise de l’emplacement d’un l’objet dans l’environnement, car une même projection rétinienne peut correspondre à des emplacements différents dans l’espace visuel, selon la direction du regard.

Grâce à une méthode s’appuyant sur la stimulation magnétique transcrânienne du cortex somatosensoriel primaire, Daniela Balslev a décrit le rôle de la proprioception dans la perception de la direction de notre propre regard, condition préalable à la localisation des objets visuels par rapport à notre corps et à l’orientation de notre attention. Ces travaux confirment que la proprioception oculaire et l’activité visuelle (traitement mage) sont en interaction permanente. Une perception visuelle de qualité est dépendante de la proprioception oculaire et vice et versa.
Alors, la proprioception dans les troubles de la localisation spatiale visuelle des enfants avec un TND, on en parle un jour ?
Sources :
« La Proprioception : un sens premier ? (Résonances Européennes du Rachis – Volume 14 – N° 42 – 2006 – Première publication : Intellectica, 2003, N° 36-37, pp 49-66)
La proprioception oculaire, site de Daniela Balslev, Université de St Andrews (GB)

Bonjour Corinne
Merci beaucoup pour ces informations très intéressantes, elles confirment mes intuitions sur l’intérêt de l’adaptation prismatique associé à des exercices avec les autostéréogrammes, ce qui me semble inédit, et mieux si on réalise l’exercice sur une plateforme instable.
Bonne journée Gilles
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