Bye, bye l’hypothèse phonologique !

«  La science est continuellement mouvante dans son bienfait. Tout remue en elle, tout change, tout fait peau neuve. Tout nie tout, tout détruit tout, tout crée tout, tout remplace tout. Ce qu’on acceptait hier est remis à la meule aujourd’hui. La colossale machine Science ne se repose jamais ; elle n’est jamais satisfaite ; elle est insatiable du mieux, que l’absolu ignore.».

Existe-t-il des sous-types distincts de dyslexie développementale ?

INTRODUCTION / ETAT DES CONNAISSANCES

La dyslexie développementale se manifeste par une difficulté spécifique d’apprentissage du langage écrit, principalement de la lecture. En Grèce, son taux de prévalence est particulièrement important, atteignant environ 5,5 %.

Dans cette publication, les chercheurs grecques nous expliquent que diverses approches théoriques ont été formulées concernant les causes de la dyslexie au cours des 50 années d’études concernant ce trouble spécifique. La plupart de ces approches se concentrent sur un déficit unique et peuvent être distinguées en deux niveaux : le niveau cognitif et le niveau biologique.

Selon cet article, dans l’hypothèse du déficit phonologiqueStanovich, 1988), la dyslexie est considérée comme le résultat d’un déficit du traitement phonologique et implique trois domaines principaux : la conscience phonologique, la mémoire verbale à court terme et la vitesse de dénomination. Les difficultés du traitement phonologique semblent conduire à des problèmes du langage écrit, en particulier de lecture. Les partisans de cette hypothèse soutiennent que les déficits du traitement phonologique constituent le principal trouble chez la plupart des personnes dyslexiques, en étant la cause principale des difficultés qu’elles rencontrent en lecture et en écriture. Cependant, des études plus récentes rapportent l’existence d’autres déficits, tels que des déficits visuels, auditifs et moteurs chez les dyslexiques et soutiennent que l’existence parallèle de ces difficultés avec le déficit phonologique ne peut pas être entièrement expliquée par l’hypothèse d’un déficit unique, le déficit phonologique, comme cause de la dyslexie.

Les chercheurs grecques détaillent ensuite d’autres approches cognitives comme l’hypothèse d’un déficit de traitement temporel Tallal et al., 1985),  de déficits de l’attention impactant le processus d’encodage des lettres, conduisant les individus dyslexiques à une confusion dans les lettres et les formes visuelles des mots ( Valdois et al., 2003 ), de déficit de la mémoire de travail  (McLoughlin et al., 2002 ), ou encore l’hypothèse magnocellulaire, dans laquelle les difficultés de lecture des personnes dyslexiques résulteraient d’un développement diminué des cellules magnocellulaires, responsables de la perception temporelle et des processus moteurs (Stein et Walsh, 1997) et l’hypothèse d’un dysfonctionnement cérébelleux qui peut affecter la capacité de lecture et expliquer les différents types et degrés de dyslexie (Nicolson et al. (2001) .

Les chercheurs listent aussi plusieurs hypothèses biologiques concernant l’origine de la dyslexie, se fondant sur des recherches qui ont révélé que la dyslexie pouvait être causée par des variations dans certains gènes (Vlachos et Nisiotou-Mantelou, 2013 ), par des variations anatomiques ou fonctionnelles dans certaines régions du cerveau ( Ramus et al., 2018 ), ou par des variations dans le rapport entre matière grise et matière blanche dans ces régions ( Vanderauwera et al., 2017 ). 

Cependant, d’après ces chercheurs, au cours des dernières décennies, le développement de la génétique, des neurosciences et les avancées réalisées par divers domaines scientifiques dans la compréhension des différents troubles du développement, tels que la dyslexie, ont remis en question l’hypothèse du déficit unique. Aucun déficit cognitif unique n’a été trouvé qui puisse expliquer toutes les difficultés retrouvées dans tous les cas de dyslexie. En fait, la recherche a montré que toutes les personnes atteintes de dyslexie n’ont pas de difficultés de traitement phonologique, et que celles qui ont des problèmes de traitement des sons de la parole ne sont pas nécessairement dyslexiques. De plus, le modèle du déficit unique ne peut pas facilement expliquer la comorbidité omniprésente entre différents troubles, qui ne sont pas indépendants les uns des autres mais coexistent très souvent. Selon les recherches, la dyslexie coexiste très souvent avec la dyscalculie, le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), le trouble spécifique du langage (TSL), le trouble de l’articulation, etc. De telles découvertes ont mis en évidence la nécessité de passer des modèles avec déficit unique à des approches qui soutiennent que la dyslexie peut être le résultat de multiples déficits cognitifs, car un déficit unique ne peut pas expliquer la grande hétérogénéité qui caractérise ce trouble.

De nombreuses études ont examiné les différentes capacités cognitives et/ou les habiletés sensori-motrices liées à la dyslexie, mais très peu d’études ont exploré simultanément un large éventail de domaines cognitifs et sensori-moteurs. L’étude réalisée par les chercheurs grecques visait donc à identifier les différents sous-types de dyslexie dans la langue grecque, qui a la particularité d’avoir un système orthographique transparent. L’objectif de cette étude était de déterminer si les enfants d’origine grecque atteints de dyslexie pouvaient être classés en catégories distinctes en fonction de leurs performances sur diverses tâches qui ont été associées à l’apparition de la dyslexie. Les chercheurs souhaitaient aussi discuter les approches théoriques actuelles et les résultats de recherche qui soutiennent l’existence de déficits multiples chez les enfants atteints de dyslexie.

Les chercheurs ont donc formulé l’hypothèse générale de l’étude, selon laquelle les enfants dyslexiques devraient présenter des profils différenciés sur la base desquels ils pourraient être distingués en sous-types distincts. Cette hypothèse générale les a conduits à trois prédictions :

– Selon l’hypothèse du déficit phonologique, ils s’attendaient à ce qu’un sous-type distinct d’enfants atteints de dyslexie soit caractérisé en fonction de leurs performances dans le domaine phonologique (Prédiction 1).

– Sur la base du cadre du déficit magnocellulaire et du cadre du déficit cérébelleux, ils s’attendaient à ce qu’un sous-type distinct d’enfants atteints de dyslexie émerge en fonction de leurs performances en vitesse de traitement et un autre sous-type en fonction de leurs performances dans les tâches motrices (Prédiction 2).

– Conformément aux modèles de déficits multiples, ils s’attendaient à ce que des sous-types distincts d’enfants atteints de dyslexie puissent être identifiés, qui présenteraient une combinaison de déficits neurocognitifs (prédiction 3).

Participants :

L’échantillon était composé de 101 enfants dyslexiques, 63 garçons et 38 filles (tranche d’âge 8-12 ans) qui fréquentaient les 3e, 4e, 5e et 6e années d’une école primaire grecque. Tous les élèves devaient avoir été diagnostiqués comme dyslexiques par un centre public officiel de diagnostic pour les besoins éducatifs spéciaux. De plus, la comorbidité avec d’autres troubles du développement ou du comportement a servi de critère de non-participation à l’étude.

Matériel et méthodes 

Les participants ont été soumis à une série de tests évaluant un large éventail de capacités et de compétences, dont il a été scientifiquement prouvé qu’elles étaient associées à l’apparition de troubles du développement. Plus précisément, les capacités phonologiques, de mémoire et d’attention, la vitesse de traitement, les compétences motrices, visuelles et visuo-motrices ont été évaluées. Tous les tests ont été administrés individuellement au cours d’une séance d’une durée de 1,5 à 2 heures. La même séquence d’administration a été suivie pour tous les enfants.

Discussion 

Sur la base de leur première prédiction, les chercheurs s’attendaient à ce qu’un sous-type distinct d’enfants atteints de dyslexie soit caractérisé en fonction de leurs performances dans le domaine des compétences phonologiques. Les résultats de cette étude n’ont pas confirmé cette hypothèse. Les enfants appartenant au premier groupe, en plus de performances différentielles dans les tests évaluant le domaine des compétences phonologiques, ont montré des performances différentielles dans les tests évaluant la mémoire, l’attention, la vitesse de traitement, les domaines visuel et visuo-moteur. Ces résultats sont conformes aux résultats de recherches récentes, et indiquent l’existence simultanée d’autres déficits au-delà du domaine phonologique chez les enfants dyslexiques. Cependant, ils ne concordent pas avec les conclusions d’autres études qui présentent les déficits phonologiques comme la seule déficience chez les enfants dyslexiques (ex :  Perez et al., 2012 ), ou qui ont identifié un groupe distinct de dyslexiques présentant des déficits uniquement dans le domaine des compétences phonologiques ( ex : Ramus et al. (2003) ).

La deuxième prédiction de cette étude prévoyait qu’un sous-type distinct d’enfants atteints de dyslexie serait identifié, différant en fonction de leur performance en matière de vitesse de traitement, et un autre sous-type basé sur leur performance dans les tâches motrices. Leurs résultats confirment partiellement leur deuxième hypothèse de recherche en relation avec les deux aspects.

  • Concernant le premier aspect de la prédiction, leurs résultats ont montré qu’une telle différenciation est observée chez 38,61 % des enfants composant le premier groupe. Ce pourcentage constitue un sous-type distinct de dyslexiques qui présente des différences de vitesse de traitement simultanément avec des variations dans les domaines de la mémoire, des compétences visuelles, visuo-motrices, attentionnelles et phonologiques. 
  • Quant au deuxième aspect de la deuxième prédiction, les participants du troisième groupe ont montré des différences dans leur performance dans les tâches motrices. Bien que ce groupe ne constitue que 2,97 % de l’échantillon, toutes les analyses statistiques ont indiqué qu’il représente un sous-type distinct parmi les enfants atteints de dyslexie, différant dans l’équilibre statique et la motricité fine.

La troisième prédiction de l’étude prévoyait que des sous-types distincts d’enfants atteints de dyslexie seraient identifiés, présentant une combinaison de déficits neurocognitifs. Cette hypothèse a été pleinement confirmée puisque deux grands groupes distincts d’enfants dyslexiques présentant une combinaison de déficits ont été identifiés. 

  • Dans le premier groupe, qui constitue 38,61 % de l’échantillon, les enfants présentaient des difficultés dans les domaines de la mémoire, de l’attention, de la vitesse de traitement, des compétences phonologiques, du traitement visuel et des compétences visuo-motrices.
  • Dans le deuxième groupe (58,42 %), les enfants présentaient des difficultés dans les domaines de la mémoire, de la motricité et des compétences visuo-motrices.

Les résultats de cette étude concordent avec ceux d’études récentes indiquant la présence simultanée de divers déficits dans plusieurs domaines (attention, mémoire, visuel, moteur, etc.) chez les enfants dyslexiques. Ces résultats étayent le modèle de déficits multiples pour les dyslexies développementales.

De plus, les chercheurs soulignent que lors de la description des profils cognitifs, il est important de prendre en compte l’influence de la transparence du système orthographique auquel appartient l’enfant dyslexique, car des variations sont observées entre les différents systèmes orthographiques.

CONCLUSION

Les résultats de cette étude indiquent que les enfants atteints de dyslexie peuvent être différenciés en sous-types en fonction de leurs performances dans les tâches cognitives. Ces sous-types ne sont pas caractérisés par un seul déficit cognitif mais par des déficits dans divers domaines, qui doivent être systématiquement évalués lors du processus de diagnostic. Par conséquent, la dyslexie représente un trouble complexe et hétérogène, nécessitant une étude systématique des caractéristiques spécifiques de chaque enfant. La découverte de sous-types distincts de dyslexie souligne la nécessité de concevoir et de mettre en œuvre des interventions éducatives individualisées qui répondent aux forces et aux faiblesses de chaque élève, alors que jusqu’à récemment, la plupart des interventions se concentraient sur le domaine phonologique.

Reférence bibliographique :

Maria Chalmpe, Philippe Vlachos, Are there distinct subtypes of developmental dyslexia? Front. Behav. Neurosci., 03 January 2025, Sec. Learning and Memory, Volume 18 – 2024 |https://doi.org/10.3389/fnbeh.2024.1512892

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