L’intelligence des mains

Des recherches de plus en plus nombreuses démontrent les effets bénéfiques de la manipulation ou des activités manuelles sur les apprentissages et le développement neurocognitif des enfants. Ceci nous intéresse évidemment, car qui dit activité manuelle dit mouvement, et donc proprioception et plasticité sensorimotrice.

  • Je vous invite donc à découvrir un premier article très intéressant écrit par Laure Cailloce, journaliste scientifique pour CNRS Le journal : Bricoler pour mieux parler. Elle y fait part d’une découverte de spécialistes des neurosciences, publiée dans la revue Science, qui viennent de montrer qu’utiliser un outil et manier des phrases à la syntaxe complexe faisaient appel à des réseaux cérébraux communs. Mieux : entraîner l’une de ces compétences permet d’améliorer l’autre.

Voici tout d’abord le début de l’ article du « CNRS Le journal » : Bricoler pour mieux parler, dont le plan est le suivant :

  • Une même région cérébrale activée
  • S’entraîner avec l’outil améliore la syntaxe… et inversement
  • Des pistes pour les troubles du langage

« « Cette manie qu’ont les marins de faire des phrases ! » Et si l’humour déjanté des Tontons Flingueurs avait anticipé sans le savoir les futures avancées de la science ? Sur le plan cognitif, en effet, opposer manuels et intellectuels n’a aujourd’hui plus guère de pertinence. Grâce aux récentes découvertes des neurosciences, il apparaît que, non seulement utiliser des outils n’est pas incompatible avec le fait de bien manier la langue, mais que ces deux compétences font même appel à des structures communes dans notre cerveau. C’est tout sauf une coïncidence, affirme une étude parue en fin d’année dernière dans Science  : une équipe de neuroscientifiques français y montre que manier un outil – c’est-à-dire ajouter un niveau hiérarchique dans le programme moteur – et analyser des phrases à la syntaxe complexe sont deux processus qui partagent les mêmes ressources cérébrales. « Entraîner l’une permet même d’améliorer l’autre », résume Véronique Boulenger, chercheuse CNRS en neurosciences cognitives au laboratoire Dynamique du langage2 (DDL) qui cosigne cette étude.

Une même région cérébrale activée

On sait depuis près de vingt ans que langage et capacités motrices et sensorielles sont intimement liés : lire le mot « courir » ou « sauter » mobilise dans notre cerveau des régions impliquées dans la motricité, de même un mot désignant une couleur, vert ou rouge par exemple, active les régions visuelles. Ce lien entre le langage et le système sensori-moteur va plus loin et concerne la construction des phrases elle-même : une étude de 2019 a ainsi montré que des individus particulièrement habiles dans l’utilisation d’outils – dans ce cas précis, une pince permettant de placer des pions sur un plateau en les orientant dans différentes directions – étaient plus performants dans le maniement des subtilités de la syntaxe suédoise. « Cet ancrage de la syntaxe dans le système moteur a été théorisé, mais a fait l’objet de peu d’expériences », rappelle Véronique Boulenger qui, avec ses coauteurs, a décidé de pousser les investigations plus loin en montant un protocole en deux temps.

[…] »

– L’article du CNRS Le journal à découvrir dans son intégralité : (ou taper l’adresse : https://lejournal.cnrs.fr/articles/bricoler-pour-mieux-parler)

-L’Article original publié dans Science : « Tool use and language share syntactic processes and neural patterns in the basal ganglia », https://www.science.org/doi/abs/10.1126/science.abe0874


Dans un second temps, je vous propose de découvrir la conclusion du Pr Edouard Gentaz dans son éditorial de la revue ANAE N°182 de Mars 2023. Cependant, je vous encourage vivement à le lire dans son intégralité, car il y développe les deux fonctions de la main, motrice et perceptive ; puis il nous parle de différentes études qui démontrent l’intérêt de l’usage de la main pour améliorer les apprentissages, pour en arriver à la conclusion :

« Compte tenu des résultats de l’ensemble de ces recherches et de la part grandissante du numérique, il serait très pertinent, et même novateur, de proposer de nouveau des « activités manuelles » aux élèves dans tous les enseignements classiques (mathématiques, lecture, etc.) dès le plus jeune âge et tout au long de la scolarité (de la maternelle au lycée).Ces activités manuelles pourraient être utilisées non seulement comme des leviers d’apprentissage de savoirs scolaires mais aussi comme des leviers pour favoriser l’engagement actif des élèves dans les cours. Enfin, cette revalorisation des activités manuelles, à travers leur utilisation dans toutes les disciplines, aurait l’avantage d’améliorer l’image des métiers manuels et donc des filières professionnelles.

 Au final, il est clair que vouloir séparer les activités intellectuelles des activités manuelles n’a plus de sens. Les activités manuelles pourraient être aussi dans l’avenir des activités furieusement modernes !

L’éditorial du Pr Gentaz à découvrir dans son intégralité : là.

Source : Gentaz, É. (2023). Éditorial – Redécouvrir l’intelligence de la main et les effets bénéfiques des activités manuelles sur les apprentissages et le développement neurocognitif des enfants   A.N.A.E., 182, 9-11.


Dans l’éditorial Connaître l’histoire de sa discipline scientifique pour favoriser son esprit critique sur les recherches contemporaines, écrit par le Pr Edouard Gentaz et publié dans la revue ANAE N° 171, on découvre avec intérêt que la pédagogie Montessori, qui utilise beaucoup la manipulation, trouve ses racines dans l’histoire de Victor, l’enfant sauvage découvert en 1800 dans une forêt de l’Aveyron. Encore plus surprenant, on y apprend qu’à cette époque, des médecins avaient déjà l’intuition que le sensoriel impacte le développement cognitif. A l’époque, on ne connaissait pas encore la proprioception et la plasticité sensorimotrice qui sont mises en jeu, en plus du toucher, dans la discrimination tactile des lettres de l’alphabet utilisées avec Victor, mais le Dr Itard avait vu juste. Ses intuitions se trouvent validées par les recherches récentes en neurosciences. Cela rend d’autant plus surprenante la position des chercheurs cognitivistes qui continuent de considérer que l’intelligence n’est liée qu’au cortex, que les systèmes perceptifs sont sans importance pour décrire le fonctionnement du cerveau. S’intéresser à l’histoire de certaines disciplines scientifiques m’interroge en effet, me rend critique face à un monde scientifique équipé de puissants appareils et s’appuyant uniquement sur des statistiques, qui semblent au final les couper du réel et de l’observation.

Extrait de l’éditorial du Pr Gentaz, à découvrir dans son intégralité sur le site de l’ANAE : là.

« Jean Itard […] a donc suggéré que Victor bénéficie des nouvelles méthodes d’éducation basées sur le sensualisme de Condillac et de Locke qui attribuent un rôle crucial aux sensations dans le développement cognitif. Au début, les capacités perceptives et cognitives de Victor étaient particulièrement faibles. Les organes sensoriels ne semblaient pas lésés mais ils n’étaient pas fonctionnels. Après six années d’éducation, Victor est arrivé à discriminer tactilement un C et un G, ainsi qu’un I et un J, et ces exercices ont beaucoup amélioré les capacités d’attention et de concentration de Victor. Il a aussi été entraîné à discriminer des sons et à reconnaître quelques mots écrits sur un tableau en suivant chaque lettre avec l’index. Il a appris à écrire à la main en imitant des gestes simples ou complexes, ou en suivant des patterns de lettres avec un stylet. Itard a conclu alors que Victor ne pouvait plus être considéré comme sévèrement retardé, étant arrivé à lire et écrire quelques mots et à exprimer ses besoins de base. Selon Itard, ceci a montré que le perfectionnement de la vue et du toucher contribue considérablement au développement des facultés intellectuelles. « 

Source : Gentaz, É. (2021). Éditorial – Connaître l’histoire de sa discipline scientifique pour favoriser son esprit critique sur les recherches contemporaines 


On le constate : de plus en plus de découvertes récentes convergent pour démontrer que la cognition est incarnée, elle est ancrée dans le corps et émerge de ses interactions avec le monde extérieur. Sensoridys se réjouit donc de soutenir les chercheurs de l’U1093 INSERM CAPS qui travaillent dans cette direction pleine d’espoir pour l’avenir.


Crédit :

  • L’enfant sauvage, de et avec François Truffaut

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